Le corps comme ultime support de l’œuvre d’art : c’est ainsi qu’on peut
concevoir le Body Painting, actuellement très en vogue dans les milieux
de la publicité, de la mode et du clubbing. Nous vous présentons dans ce
dossier ce phénomène en faisant intervenir Anastasia Durasova, l’une des plus éminentes spécialistes du genre…
Au premier abord, si l’on parle
Bodypainting, on a tous en tête la scène
culte du film Les Bronzés : une activité de
touristes du Club Med qui peignent et dessinent
sur des femmes nues.

- crédit : Oleg Igorin
Loin de ce cliché humoristique, la « peinture
corporelle » a accédé ces dernières années
au rang d’un véritable art connu et reconnu.
Pourtant, cet « art » ne date pas des années 60,
époque où il a accédé à une première vague de
popularité, à la veille de la libération sexuelle. Il
est même vieux comme le monde.
Ainsi, dès l’aube de l’humanité, les hommes
des cavernes utilisaient de la craie, du
sang d’animal ou du charbon de bois pour
se maquiller le corps afin d’impressionner
l’ennemi ou de se camoufler pour la chasse.
Cette technique primitive est réapparue en
occident dans les années 60, à une époque
de remise en question de l’art. Le corps
devient vecteur d’affirmation de l’identité ou
signe d’appartenance à un groupe social ou
à une communauté et donc un support pour
l’expression de l’art libéré des carcans de la
peinture classique.
Le Body Painting est ainsi devenu au fil des
décennies un art plastique à part entière. La
créativité qui s’y exprime est sublimé par les
photographes qui mettent en scène ces corps.
Le cinéma (comme dans Avatar) et la publicité
exploitent ces techniques jusque dans leurs
ultimes recoins.
LORSQUE LE NU PARAÎT
HABILLÉ…
Et chaque année, des festivals et autres
rassemblements sont consacrés à ce
phénomène, tel le World Bodypainting
festival de Seeboden en Autriche (www.
bodypainting-festival.com) où est célébré
chaque année en juillet depuis 1998 cet art
éphémère qui célèbre le corps et l’habille en
« trompe l’oeil ».
Spectaculaire, impressionnant, amusant
et festif, le Body Painting a aujourd’hui une
fonction artistique, ludique et commerciale,
à travers l’usage qu’en font les publicitaires
pour attirer l’oeil du public.
On retrouve des exhibitions de peinture
corporelle dans les boites de nuit, lors
de carnavals ou autres manifestations
spectaculaires où la musique qui
accompagne ces démonstrations est souvent
de nature électronique.
Les peintures corporelles peuvent prendre
plusieurs formes : des vêtements, la fourrure
d’un animal, un tatouage éphémère, une
oeuvre fantastique, abstraite ou surréaliste :
il y a d’infinies manières de faire du Body
Painting. Mais chacune d’entre elles dévoile
cet étrange paradoxe : un corps nu peint
apparait… habillé.
Et la perception que l’on en a modifie
considérablement le concept de nudité et
de pudeur. Le Body Painting est également
un art qui amène à se poser des questions
fondamentales sur le corps !
L’ART DE CRÉER L’ILLUSION...
Anastasia Durasova est une artiste ruse vivant depuis plusieurs années aux
États-Unis . C’est à New York qu’ele s’est fait un nom dans le milieu du Body
Painting . Démonstrations dans les clubs branchés, séances de photo pour
des magazines de mode ou de publicité : son talent exprime une passion qui lui
colle … à la peau ! interview.
www.adurasova.com
Comment en êtes-vous arrivée
au Body Painting ?

- crédit : Mikhail Bernadsky
C’est en 1999 que j’ai vu pour la
première fois des images de Body Art.
Il s’agissait d’une série de clichés de
femmes nues dont le corps était peint
avec des motifs floraux par Joanne
Gair, une artiste très renommée, mais
que je ne connaissais pas encore à
l’époque. Au même moment, une
copine de l’école d’art m’a suggéré de
faire une séance de photos d’elle. Elle
voulait que je peigne sur son corps afin
de rendre les photos uniques. Mais à
part la vision des photos de Joanne
Gair, je n’avais aucune expérience dans
ce domaine. Quelles peintures utiliser
et comment procéder ? Je n’en avais
aucune idée ! Alors, on a fait quelques
recherches, et utilisé une recette
simple à base de savon, de terre cuite
et de peinture à l’eau. C’est ainsi que
j’ai fait mes premiers pas dans le Body
Art, à 15 ans.
Dans quelle mesure le corps
humain est un bon support
pour l’art ?
Ce qui est bien dans le Body Art,
c’est que l’anatomie du corps permet
d’élargir le champ des possibles
au niveau de l’illusion créée par le
dessin, du concept artistique – en
utilisant par exemple les courbes
du corps. C’est comme si le modèle
remplissait la création picturale de
sa propre énergie. D’un autre côté,
le processus de création est long et
difficile, et le fruit de ce travail ne
dure pas très longtemps – jusqu’à la
première douche. C’est une discipline
particulière et très différente des
autres arts, finalement.
Est-ce qu’un corps peint est
encore un corps nu ?
Techniquement parlant, oui ! Mais
seulement techniquement parlant. Car
quand on regarde un corps nu peint,
on voit un dessin, d’abord. D’ailleurs,
lorsqu’on voit une photo de Body
Painting, la première question qu’on
se pose c’est : est-ce pour de vrai ? N’y
a-t-il pas du travail de retouche par
ordinateur derrière tout cela ?
Que préférez-vous dessiner sur
un corps : des vêtements, des
animaux ou autres ?
Ce que je préfère dans le Body Painting,
c’est la possibilité de créer une illusion.
J’aime lorsque les gens ne comprennent
pas du premier coup et cherchent avant
de comprendre tel ou tel effet. Comme
par exemple les ailes de l’ « Ange »
(ndlr, voir page précédente) : il faut
prêter un peu attention avant de réaliser
que ces ailes sont peintes sur les deux
modèles masculins qui sont derrière la
fille au premier plan. Et j’ai utilisé zéro
Photoshop pour arriver à cet effet !
“Le Body Painting a plus la cote à Moscou qu’à New York”
Dessinez-vous le motif avant de
peindre sur le corps du modèle ?
Oui. Je dessine des croquis tout le
temps, car les idées viennent souvent
quand on ne s’y attend pas. Donc, je
dessine quand j’ai une idée, et je range
ces dessins dans une pochette spéciale
pour les « idées non encore réalisées ».
Au fur et à mesure que l’idée grandit
dans mon esprit, j’ajoute des détails
au projet, je crée des accessoires etc.
Et chose important, je me fais une
idée de qui doit être le modèle, selon
sa taille, ses cheveux, son visage et sa
silhouette…
Une fois que vous en êtes
arrivée à ce stade, combien de
temps vous faut-il pour réaliser
l’œuvre ?

- crédit : Oleg Igorin
Pour préparer un modèle à une séance
photo, pas moins de six heures, je
dirais. La plus longue séance que
j’aie faite a duré 13 heures. Pour les
« live shows », j’utilise des motifs plus
simples à dessiner, mais je ne m’en
tire pas à moins de deux heures et
demie par modèle.
Quels sont vos types de
modèles favoris ?
En général, j’aime travailler avec des
modèles qui connaissent bien leur
corps et sont tout à fait capables de
le maitriser à la perfection, comme
les danseuses, gymnastes et autres
athlètes. La sensibilité artistique du
modèle est un autre critère important.
Je travaille aussi avec des modèles
homme, mais moins souvent. Cela
dépend du projet.
Vous travaillez sans cesse entre
Moscou et New York. Y’a-t-il
une différence de entre ces deux
villes en termes de perception du
Body Painting ?
Moscou est une ville de plus en plus
tolérante par rapport à la nudité. Le
Body Painting a pas mal la cote, et on
voit de plus en plus de publicitaires
utiliser ce procédé pour capter
l’attention du public. Il n’y a pas tant
d’enthousiasme aux États-Unis. La
révolution sexuelle des années 70, c’est
de l’histoire ancienne pour la société
américaine. Dans la publicité, c’est
difficile de faire passer un corps nu.
En revanche, dans le milieu de la nuit,
c’est un art très apprécié et demandé.
Entre le milieu de la nuit, celui
de la mode et la publicité, on
voit de plus en plus de Body
Painting : est-ce que c’est un art
« à la mode » ?
Depuis sa popularisation dans les
années 60, c’est un art qui connait des
hauts et des bas. C’est redevenu très
populaire lorsqu’en 1992 Demi Moore
a posé en couverture de Vanity Fair le
corps peint entièrement par Joanne
Gair. De nos jours, c’est vrai qu’il y
a une nouvelle vague d’intérêt de la
part du public. On s’en rend compte
à travers les pages des magazines,
les podiums de défilés de mode et le
milieu de la publicité qui utilisent ce
procédé et redécouvrent le pouvoir du
Body Art.
Pour finir, coment voyez-vous
votre art évoluer d’ici 2020 ?
Dans dix ans, tout le monde s’habillera
en Body Painting !
Propos recueillis par G.D.